À une époque où nous sommes entrés dans une phase dangereuse de l’évolution planétaire, où l’activité humaine dans sa pulsion inexorable pour la croissance nous conduit dans l’ère de l’anthropocène au bord de la catastrophe, certains parient sur les intelligences artificielles, le big data, la 5G et les automatisations. La transition numérique se déploie de manière exponentielle depuis deux décennies et s’accompagne d’un discours solutionniste, nous assurant la victoire miraculeuse sur la finitude de l’espace et de la matière, ou encore l’abolition de la maladie. Et si nous nous trompions de transition ? Reprenant le titre d’un article d’Éloi Laurent 1 pour introduire ce propos, de plus en plus de voix dénoncent ce parti pris industriel élaboré à partir d’un imaginaire libertaire et prônent une nouvelle sobriété numérique.

La dématérialisation : l’imposture d’une industrie énergivore

Saviez-vous que la production d’un seul téléviseur exige d’extraire 2,5 tonnes de matières premières et génère 350 kg de CO₂ ?

Qu’il faut 80 fois plus d’énergie pour produire un gramme de smartphone qu’un gramme de voiture ?

Véritable système nerveux de nos sociétés mondialisées, le numérique engloutit des quantités considérables d’énergie et de ressources, puisqu’il nécessite serveurs, infrastructures des réseaux, satellites, composants. Cette matérialité pourtant invisibilisée concerne bien sûr l’extraction minière et la production industrielle mais aussi l’usage qu’il en est fait, dans une asymétrie épistémique entre l’addiction produite chez les utilisateurs par ceux qui conçoivent (codage, design). Et depuis 2018, les trafics explosent avec + 60% sur mobile et concentre 33% par an de la part financière boursière. Mais comment appréhender cette industrie qui jusqu’alors échappait aux évaluations?

Greenpeace publiait en 10 janvier 2017 une étude sur la consommation énergétique du numérique avec un focus particulier sur l’impact du cloud. Ce rapport intitulé Clicking Clean estimait la consommation du secteur informatique à 7 % de la consommation mondiale d’électricité. En France, l’infrastructure numérique consommait annuellement la production de 9 réacteurs nucléaires soit 13% de l’électricité nationale.

En 2019, The Shift Project publiait  Climat : l’insoutenable impact de la vidéo en ligne (2019) et permettait d’établir et d’alimenter, notamment grâce à la production d’une démarche d’évaluation chiffrée, une prise de conscience de l’empreinte environnementale du numérique. L’essor du streaming vidéo représenterait 60 % des flux de données sur internet et émettrait chaque année 300 millions de tonnes de CO₂, soit une pollution numérique équivalente à celle d’un pays comme l’Espagne.

Plus récemment un second rapport du Shift daté d’octobre 2020 développe des cadres méthodologiques opérationnels pour mettre en place la sobriété numérique dans les organisations publiques ou privées. Comment par exemple évaluer si le déploiement de la lumière connectée est vraiment pertinente d’un point de vue énergétique et donc vraiment « smart » ? Comment forger des systèmes informatiques (SI) sobres dans les entreprises et administrations, et s’assurer qu’ils le restent?

À cette démesure énergétique, s’ajoutent des conséquences sociales et écologiques redoutables avec la pollution des écosystèmes liée à l’extraction minière ou à la gestion des déchets.

Sur ce sujet la littérature est abondante, citons par exemple l’ouvrage de 2014, L’âge des Low Tech de l’ingénieur Philippe Bihouix qui mettait en cause la démesure de l’épuisement des ressources naturelles et préconisait la nécessité d’un retour à la sobriété ou encore  Guillaume PITRON 4 qui publiait en 2018 une enquête approfondie sur la face cachée de l’approvisionnement en métaux rares. Sur ce sujet des impacts liés à l’extraction minière, nous pouvons citer par exemple le documentaire intitulé Du sang dans nos cellulaires, réalisé par radio Canada en 2019.  70 à 80 % du coltan extrait provient de la République démocratique du Congo, en grande partie des provinces du Sud-Kivu et du Nord-Kivu, leur commerce illégal finance la guerre civile et ce malgré l’encadrement de l’extraction de ce  « minerais du sang » par les institutions européennes.

 

 

En Amazonie brésilienne, les rivières des Waimiri-Atroari sont durablement polluées par l’industrie minière de l’étain et du tantale. Dans la région de Baotou, en Chine, l’extraction des terres rares entraîne d’importants rejets toxiques dans l’air, l’eau et les sols. En Bolivie, 2ème pays disposant des ressources en lithium au monde, avec le renversement de Moralès, l’extraction n’est plus contrôlée par l’État et entraine un épuisement des ressources en eau pour les habitants limitrophes. Le delta du río Grande, qui alimente en eau les bassins d’évaporation du lithium, est en grande partie asséché.

 

 

En termes de recyclage, moins de 25 % de la masse d’un smartphone ou d’un ordinateur ultra-plat sont recyclables et seulement 5% sont effectivement recyclés lorsque l’objet est orienté dans la bonne filière estime Carole Charbuillet— ce qui est rarement le cas puisque entre 30 et 60% de nos déchets électroniques sont exportés illégalement à l’étranger, principalement au Ghana, en Chine, en Inde ou au Niger selon Cédric Gossart 6.

L’innovation dans la société de l’information n’implique pas mécaniquement un gain social

L’essor des services en ligne et de la e-administration s’est accompagné d’une fermeture des services publics sur les territoires avec pour conséquence une inégalité d’accès au droit. De nouvelles notions sont apparues, comme celles d’illectronisme ou d’e-inclusion pour désigner des personnes qui jusque-là étaient autonomes et vient bousculer l’évidence qu’une innovation implique un mieux être social.

Ainsi, le Haut Conseil du Travail Social en juillet 2018 7 préconisait plusieurs mesures essentielles et urgentes à mettre en œuvre pour rétablir l’accès aux droits, très fortement impacté par l’e-administration des services publics (en 2018 il était évoqué le chiffre de 30% de droits non perçus) et attirait notre attention sur la problématique de la sauvegarde et de la sécurisation des données pour tous les citoyens et en particulier des échanges par email. Il rappelait aussi les difficultés de lecture concernant 15 à 20 % de la population selon le rapport paru en 2017 et recommandait une harmonisation des interfaces qui ne pouvait être pertinente qu’au travers d’un travail élaboré avec les utilisateurs eux-mêmes (cf design by user).

Les travaux de Dominique PASQUIER dans son livre, L’internet des familles modestes 8 questionnait le lien social au travers de l’échange réalisé par emails . Si les usagers les plus modestes semblent avoir adoptés les outils numériques très rapidement, à l’image de l’introduction de la photographie au début du XXe siècle dans les sociétés rurales traditionnelles qu’évoquait Pierre BOURDIEU dans Un art moyen, l’email est perçu comme un instrument de torture. Ce système de communication asynchrone où il est nécessaire d’attendre une réponse demeure de l’ordre du courrier, ce qui en fait un dispositif formellement distant et accroît l’impression d’être maltraités par les administrations, impression d’autant plus vive que les contacts par téléphones ou présences physiques sont devenus impossible. L’étude de PASQUIER interrogeait aussi sur l’absence de politiques numériques favorisant les échanges de biens et de services puisque par exemple elle montrait comment les plateformes d’achats entre particuliers comme le BonCoin sont considérées comme vertueuses, « Ça rapporte un peu d’argent. Ça rend service. Sur le BonCoin, chacun garde sa fierté ».

Pour Bernard STIEGLER, le désajustement social est lié à un contexte mondial disruptif et résulte du fait que la vitesse de l’évolution technique est bien plus grande que celle de l’évolution des systèmes sociaux, un rythme de transformation si rapide qu’il échappe au politique comme à la puissance publique en général : « L’ensemble des organisations sociales, de la famille au gouvernement en passant par les entreprises, les langages, le droit, les règles économiques, la fiscalité etc., sont transformées. Si ce désajustement entre évolution du système technique et évolution des systèmes sociaux n’est pas nouveau, il est en revanche tout à fait nouveau le fait que la régulation, la législation et le savoir arrivent toujours trop tard, l’extension constante des vides théoriques et juridiques qui en résulte est sans précédent historique. » source

Ces constats évoquent le monde imaginé par Isaac ASIMOV dans Face aux feux du soleil, une société mondiale de l’information qui pour se préserver du contact et du risque de violence en vient à transformer radicalement le lien social, au point de séparer les hommes les uns des autres, avec une socialité qui disparaît au profit d’une interactivité asynchrone.

Le progrès et la sobriété technique

Le terme low-tech est apparu dans les années 1960-1970, par antonymie avec l’high-tech, il peut être traduit par basse technologie ou encore par technologie sobre. Ces technologies douces ont été décrites comme intermédiaires par E. F.Schumacher, libératrices ou démocratiques par M. Bookchin et ont intéressés les travaux de chercheurs comme Langdon Winner.

Cette critique des techniques est au moins aussi ancienne que la Révolution industrielle, dont les ravages sur l’emploi des artisans a provoqué le mouvement de contestation des Luddites dans l’Angleterre des années 1811-1816, l’économiste Sismondi fut l’un des premiers à s’en émouvoir et à proposer l’introduction d’une taxe sur les machines31. Benjamin Constant et Stendhal ont quant à eux dénoncé l’industrialisme comme menaçant pour la liberté32, comme Bernanos dans la France contre les robots :  «On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.»

La critique des illusions de l’innovation technique est plus tardive,  Günther Anders dans son ouvrage  Die Antiquiertheit des Menschen, qui comprend deux parties publiées en 1956 et 1980 (traduction française L’obsolescence de l’homme, 2001-2002) est un texte fondateur de la philosophie des techniques dans lequel il critique notamment la télévision, la bombe atomique et l’évolution de la morale à l’époque des deuxième et troisième révolutions industrielles.

Parmi les penseurs critiques à l’égard des progrès techniques, il faut citer Jacques Ellul (La technique ou l’enjeu du siècle, 1954; Le système technicien, 1977; Le bluff technologique, 1988), Lewis Mumford et Georg Friedrich Schumacher. Dans le second tome de son ouvrage Le mythe de la machine (1970), Lewis Mumford développe la notion de « biotechnique » pour désigner des techniques « bioviables », que nous qualifierions aujourd’hui d’écologiquement responsable. Dans son célèbre Small is beautiful (1973), Schumacher utilise le concept de « technologie intermédiaire » (ou de « niveau moyen »), qui correspond assez précisément à ce que nous entendons par « low tech », il a d’ailleurs créé un « Groupe de Développement de la Technologie Intermédiaire » ou GDTI.

Depuis 2007, le néerlandais Kris de Decker publie des réflexions sur des solutions low-techs et n’hésite pas à remettre au goût du jour des technologies anciennes via le « Low<-tech Magazine« . L’entête est : « Doubts on progress and technology » (Doute sur le progrès et les technologies), et spécifie que les lowtechs « refusent de supposer qu’à chaque problème il y a une solution high-tech » . Le site fonctionne à l’énergie solaire et se retrouve parfois hors-ligne, devenu une référence d’expérimentations techniques, les articles ont une traduction française progressive depuis quelques années.

 

Beaucoup plus récemment, le journaliste et informaticien Evgeny Morozov a développé dans de nombreux textes une critique des technologies numériques, propices à la surveillance de masse et au développement du conformisme social (« nudging »). Il dénonce dans son ouvrage Pour tout résoudre, cliquez ici  le « solutionnisme technologique », qui consiste à transformer n’importe quel problème (politique, économique, sociétal) en question technique dont la solution est attendue du développement de nouvelles industries numériques.

En 2015, le projet low-tech Lab ouvre une plateforme web de documentation et de partage libre (type wiki) de low-tech et met en avant des temps de réflexion sur la philosophie low-tech.

24/09/2020

 

24/08/2020

Des pages web légères et moins gourmandes en ressources, du « low-tech » c’est plus écologique probablement, mais c’est aussi une des conditions pour rendre durables des contenus qui ont une fâcheuse tendance à se volatiliser… Jeff Huang est professeur d’informatique et dans la page que Framalang a traduite pour vous, il fait le pari que son contenu sera encore accessible dans dix ans au moins, tout en proposant 7 recommandations pour créer des pages web pérennes.

 

 

 

 

 


 

1 ELOI Laurent. Et si nous nous trompions de transition ? – Libération. [en ligne]. 18 novembre 2018. [Consulté le 15 décembre 2018].
https://www.liberation.fr/debats/2018/11/17/et-si-nous-nous-trompions-detransition_ 1692567

2 Il est temps de renouveler Internet: Dans : Greenpeace Luxembourg [en ligne]. [s. d.]. [Consulté le 15 octobre 2020]. Disponible à l’adresse : http://p3-raw.greenpeace.org/luxembourg/fr/news/Il-est-temps-de-renouveler-Internet/

3 Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot, La Face cachée du numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies, L’Échappée, 2013.

http://href= »https://reporterre.net/Le-cout-ecologique-d-internet-est-trop-lourd-il-faut-penser-un-internet-low#nb6

4 PITRON Guillaume. La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique. Paris : Éditions Les Liens qui libèrent, 2018. ISBN 979-10-209-0574-1

[5] Carole Charbuillet, chercheuse au CNRS, labo ÉcoInfo, conférence du 23 avril 2015. Carole Charbuillet, chercheuse au CNRS au labo ÉcoInfo, conférence du 23 avril  5

[6] Cédric Gossart, enseignant chercheur à Télécom, école de management, « 60 millions de tonnes de déchets électroniques par an dans le monde : et si on en parlait ? ». Voir aussi son intervention dans le cadre des conférences d’ÉcoInfo, le 23 avril 201.

7 Haut conseil du travail social. Pourquoi et comment les travailleurs sociaux se saisissent des outils numériques ? Dans : Laboratoire d’Analyse et de Décryptage du Numérique [en ligne]. 05/12/ 2018. [Consulté le 18 décembre 2018]

Dominique PASQUIER dans son livre, L’internet des familles modestes 8