Impact du Covid-19 sur l’énergie

La mise à l’arrêt de l’économie a généré une situation proprement inédite d’un point de vue énergétique avec une forte diminution de la consommation d’énergie et pour corollaire un effondrement des prix tant pour l’électricité, le pétrole ou le gaz.

Le cours du baril de 159 litres de pétrole brut est passé de 33 dollars à … -37,63 dollar le 21 avril 2020. Les conséquences sont difficiles à prédire, mais il faut s’attendre face à de tels déséquilibres chez certains pays producteurs à un risque important de guerres ou de famines. Les grandes compagnies pétrolières vont quant à elles devoir choisir entre investissements de prospection ou dividendes aux actionnaires.

 

 

La baisse de consommation en France est de l’ordre de 20% pour l’électricité. « La précédente crise financière avait donné 5 %, là on est à 20 %. Ce sont essentiellement les activités industrielles et de services qui sont à l’origine de cette baisse très significative de la consommation d’électricité », a indiqué sur BFM Business François Brottes, président du directoire de RTE (Réseau de Transport d’Électricité). Ce dernier a également pointé la diversification du mix énergétique, avec 35% de renouvelable sur le réseau hexagonal fin mars.

En France également, cette chute historique des prix sur l’énergie n’est pas sans risque.

C’est toute une partie de la transition qui peut être menacée pour Anne Bringault, responsable de la transition énergétique au Réseau action climat (RAC) : « A court terme, tous les projets qui misent sur un prix du pétrole haut sont mis en danger. Par exemple, quand on fait une rénovation énergétique de logements et de bâtiments publics, on calcule combien vous économisez. Là, les économies risquent d’être réduites. Idem pour les réseaux de chaleur, qui ne vont plus apparaître comme aussi rentables. »

Pour les optimistes, cette crise inédite peut être à l’origine d’une opportunité inespérée. Ainsi pour Maxime Combes, économiste et porte-parole d’Attac : « Le pétrole n’est pas une marchandise comme les autres, sa consommation n’est pas liée à son prix, elle varie essentiellement en fonction de l’activité économique. […] Ces prix bas ne sont donc pas une mauvaise nouvelle pour le climat, mais une formidable opportunité ! Car au prix actuel, les entreprises du pétrole ne vont plus investir dans l’exploration de nouveaux champs pétroliers.». « Total avait 25 projets d’exploitation cette année et une partie va passer à la trappe », confirme François Chartier chez Greenpeace. « Beaucoup de décisions finales d’investissement sont reportées, ajoute Cécile Marchand aux Amis de la Terre.

Matthieu Auzanneau, directeur du think tank spécialiste de la transition énergétique The Shift project ne partage pas cet optimisme : « Si on ne s’organise pas très rapidement pour se passer de pétrole, on risque d’être rattrapés par la dépression des productions pétrolières. » Autrement dit, l’Europe risque d’avoir rapidement des difficultés à s’approvisionner en pétrole, mais comme elle n’y est pas préparée, avec un système de production dépendant encore énormément de l’or noir, elle se retrouverait donc sans les moyens de mener « les investissements coûteux de la croissance verte, avec en prime les conséquences du changement climatique », souligne-t-il.

« N’oublions pas que l’électricité ne représente qu’un quart de la consommation finale d’énergie en France. Les produits pétroliers constituent l’essentiel de cette consommation (46 %). La situation des autres secteurs aura également un effet direct ou indirect sur le secteur électrique. Anticiper toutes les interactions est délicat d’autant que l’on ignore combien de temps durera la crise mondiale ainsi que ses effets à plus long terme sur l’économie.»

Les interlocuteurs interrogés dans l’article de Reporterre se rejoignent sur la nécessité d’avancer bien plus rapidement qu’aujourd’hui dans la transition énergétique.

C’est le moment pour réduire les exonérations fiscales sur le carburant

Pour le Réseau action climat, Anne Bringault voit une opportunité à ces prix bas du pétrole, « celle de renforcer la lutte contre les niches fiscales du pétrole » et demande « un prix plancher au carbone (…) Il faut se prémunir (des fluctuations tarifaires) par un système fiscal qui fait que cela revient cher d’acheter des produits à base de pétrole. ». C’est le moment également de  supprimer ou réduire les exonérations fiscales sur les carburants dont profitent le transport routier de marchandises et l’aviation. « Tant qu’on le fait au moment où le prix du pétrole est bas, cela n’apparaît pas sur le prix final », explique-t-elle.

Cette proposition vient d’être mise en avant par le Haut conseil pour le climat.

A l’Ademe (agence de la transition écologique), Éric Vidalenc, économiste travaillant sur les scénarios de neutralité carbone, fait également des propositions : « Il ne faudrait pas que la baisse du prix du pétrole se répercute à la pompe, car cela pourrait être contre-productif du point de vue environnemental. Il faudrait donc, par la fiscalité, maintenir les prix au niveau actuel, pour envoyer un signe au consommateur final : le prix des carburants ne baissera plus jamais. C’est aussi un signal aux investisseurs, pour leur dire que la contribution climat énergie ne fera qu’augmenter. Cela revient à dire aux constructeurs : faites des voitures qui consomment moins. »

Quel plan d’urgence ?

Cette crise nécessiterait de revoir les investissements des entreprises et des collectivités.

Un rapport récent intitulé La place financière de Paris au fond du puits réalisé par les Amis de la Terre France et Reclaim Finance fait le point sur les soutiens des banques et investisseurs français à l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste nord-américains (Canada et États Unis), un secteur gourmand qui consomme à lui seul le 1/4 du carbone disponible pour rester sous la barre des 1,5°. La croissance de l’industrie du schiste quant à elle serait largement responsable de la très forte augmentation de la concentration de méthane dans l’atmosphère, un gaz à effet de serre au pouvoir réchauffant 86 fois supérieur à celui du CO2.

Seules BNP Paribas et Crédit Mutuel ont à ce jour adopté des politiques limitant leur exposition aux hydrocarbures de schiste. A l’inverse, les principaux investisseurs français dirigeaient en mars 2020 l’équivalent de 40 % de leurs investissements vers la production de gaz et de pétrole de schiste. Il s’agit de BPCE, Crédit Agricole, BNP Paribas, AXA, Rothschild & Co et Société Générale, la filiale de Vinci Spie Capag. Dans le secteur du BTP, on retrouve aussi Lafarge, qui fabrique des ciments spéciaux pour les puits de forage nord-américains, ou encore Saint-Gobain, qui fournit des matériaux de fracturation.  La Société Générale, troisième plus grand groupe bancaire français, arrive largement en tête du classement, avec 11 milliards de dollars depuis 2016, pour six gazoducs représentant près du double des financements de la banque arrivant en deuxième position, le Crédit Agricole. Pourtant fin 2017,  suite aux scandales liés aux violations des droits des Peuples autochtones et à la criminalisation des opposants au projet, celles-ci avaient toutes annoncé des mesures de réduction de leurs soutiens au secteur.

> La place financière de Paris au fond du puits  [6,5Mo – Consulté le 18 mai 2020]. Disponible à l’adresse : https://www.amisdelaterre.org/wp-content/uploads/2020/05/la-place-financiere-de-paris-au-fond-du-puits-amis-de-la-terre-mai-2020.pdf

 

Le Shift Project prépare de son côté un plan d’urgence détaillé et concret pour fin mai et organisera le 9 juin 2020 un webinaire/vidéo.

 

Dans une interview exclusive aux « Echos », Isabelle Kocher, la patronne d’Engie, et Yannick Jadot, député européen écologiste, confrontent leurs points de vue et plaident tous deux pour une diminution de la consommation d’énergie, seul moyen de compenser la hausse inévitable des coûts induite par le développement des énergies renouvelables. Ils divergent sur la place du gaz et du nucléaire dans la transition énergétique.

 

Autre enseignement soulevé par la crise du covid-19 : la gestion de crise avec le risque nucléaire.

Les plans de continuité n’ont pas été pensé dans un cadre global d’effondrement ou excédant une certaine durée. On a appris que les plans de continuité d’entreprises avaient été activées chez RTE et EDF, mais la seule chose qui n’avait pas été prévu est la garde des enfants, ni la continuité de service avec les sous-traitants qui ont fait valoir pour certains d’entre eux leur droit de retrait. Un article du figaro dit : EDF, qui ne communique ni sur les taux d’absentéisme liés au virus ni sur le nombre de cas avérés parmi ses effectifs, indique disposer de plans permettant de faire fonctionner ses centrales nucléaires avec 25% de personnel en moins pendant trois mois et 40% en moins pendant deux à trois semaines.

Ainsi, si une situation venait à perdurer, on pourrait avoir un problème à moyen terme, notamment avec les grands sites. Par exemple, la Hague est presque engorgée et il ne reste que très peu de marge de manœuvre pour stocker si on ne fait pas de la place en « retraitant » les déchets.

 

Là encore, la répartition de multiples points de faible production d’énergie sur le territoire s’avère être le grand enseignement de cette crise. Ceci parait plus résilient que les grosses unités dépendantes d’un nombre important de travailleurs présent.

 

Décentralisation et organisation territoriale : vers un retour à l’État ?

Si le sujet de nos besoins en énergie, comme de nombreux autres, doit être traiter à différents niveaux territoriaux, nous devons peut être résoudre la complexité de l’organisation territoriale avec sa nébuleuse des responsabilités.« Diluant les responsabilités entre au minimum cinq niveaux d’action publique, elle a affaibli notre capacité collective à conduire de grands projets, à aménager le territoire et à assurer l’égalité des citoyens devant la loi »,  Institut Rousseau

 

Le confinement permettrait d’atteindre les objectifs 2020 mais il faudrait un confinement par an jusqu’en 2030 pour limiter le réchauffement à 1,5°C

Du 1 er janvier au 30 avril, la mise à l’arrêt de l’économie a entraîné une baisse de 8,6 % des émissions mondiales de CO2. La baisse est encore plus marquée en France. Selon l’équipe de chercheurs, l’impact du confinement sur les émissions annuelles en 2020 « devrait entraîner la plus forte baisse annuelle des émissions absolues depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ».

En fonction de la relance économique, les chercheurs proposent différents scénarios. Si les conditions de mobilité et d’activité économique reviennent à la normale bientôt, c’est-à-dire à la mi-juin, ils prévoient une baisse annuelle des émissions de CO2 de 4 % à l’échelle mondiale. Or pour atteindre les objectifs à 1,5°C, il est nécessaire d’être en diminution de 7%.

Plus que jamais, les dirigeants mondiaux ont une occasion unique de « mettre en œuvre des plans de relance économique qui aident à atteindre les objectifs climatiques, en particulier pour la mobilité ».

 

 

 


 

Voir aussi le scénario négawatt

le scénario du Shift Project, un nouveau plan devrait être publié d’ici fin mai 2020